Petite souris

Élise marchait dans la rue, le nez en l’air et l’esprit brouillé. Une boule se formait dans son ventre. Tant de travail, de réunions inutiles et de prises de tête sur la couleur d’un verre sur une photo promotionnelle… Le métro était bondé en cette fin de journée. Après avoir laissé passer trois rames pleines à craquer, elle avait décidé de finir le trajet à pied. Ses chaussures à talons lui labouraient les pieds,  elle sentait son téléphone vibrer dans la poche de son trench, et la boule grandissait. Sûrement des emails urgents pour valider les assets publicitaires. Élise sentit les larmes affleurer au coin de ses yeux. De quel droit était-elle malheureuse ? Elle avait décroché le CDI là où beaucoup de ses copines de promo galéraient de petit job en période de chômage. En plus, elle avait trouvé un appartement dans Paris, en plutôt bon état qui plus est, même si elle y laissait plus de la moitié de son salaire. Pourquoi se sentait-elle si vide ?

Elle s’arrêta au milieu du trottoir. Les autres passant la dépassèrent d’un pied ferme et décidé, l’air vaguement agacé de la voir plantée au milieu du chemin. Elle prit une grande inspiration et s’apprêta à repartir lorsqu’elle aperçut une petite souris blanche à l’angle d’une impasse. Les rats à Paris, ce n’était pas ce qui manquait. Sur le chemin de son travail à la station de métro, de l’autre côté du périph, elle en croisait régulièrement à la nuit tombée. Mais là, c’était différent. La petite souris blanche cessa ses activités et se releva sur ses petites pattes, ses petits yeux plongés dans ceux d’Élise. Puis elle partit en courant. Prise d’un drôle d’instinct, la jeune femme suivit l’animal jusqu’au bout de l’impasse.
Là, derrière les poubelles, au pied de la grille d’une cour privée, se tenait la petite souris blanche, devant une petite pyramide de dents de lait. Essoufflée, Élise posa son sac à main à côté d’elle et s’accroupit devant l’animal, qui ne broncha pas. Puis la souris saisit l’une des dents dans ses minuscules pattes et sembla la tendre à Élise, qui la saisit d’un geste délicat.

L’odeur du chocolat chaud à la cannelle. La douceur de l’édredon. Le parfum de la lessive de maman. Le son régulier de l’horloge de sa chambre d’enfant. Élise vient de perdre sa dent. Maman se penche et lui embrasse le front.
— Fais un vœu et glisse ta dent sous l’oreiller. La petite souris viendra la chercher et te laissera une pièce.
— Pourquoi la petite souris veut ma vieille dent ?
— Parce qu’elle contiendra ton vœu. Elle veillera dessus jusqu’à ce que tu en aies besoin. Allez, c’est le moment de dormir.
Maman lui pose un autre baiser sur le front, éteint la lumière et quitte la pièce. La veilleuse illumine le plafond de petits étoiles dansantes.
« Je voudrais… je voudrais écrire des histoires » murmure Élise en posant la dent sous l’oreiller.

Les larmes coulent à flot sur les joues de la jeune femme tandis que le souvenir remonte à la surface. Elle repose la dent sur la petite pyramide et en saisit une autre. Je voudrais voir le Japon. Je voudrais jouer du violon. Je voudrais raconter une histoire de fées et de lutins. Je voudrais peindre comme le monsieur du marché.  Je voudrais vivre près de l’océan. Je voudrais devenir écrivain. Tous ces vœux oubliés. Comment avait-elle fini coincée au milieu d’un open space à discuter de la couleur des verres sur les photos publicitaires ? Elle veillera dessus jusqu’à ce que tu en aies besoin. Les yeux embués de larmes, Élise tendit une pièce à la petite souris blanche, qui la saisit en vitesse et détala sous la grille. La pyramide de dents avait disparu. Élise se trouvait seule au bout d’une impasse parisienne, accroupie derrière des poubelles avec son sac posé par terre au milieu des ordures. Elle le saisit par l’anse, se releva et sortit de l’impasse, la tête haute. Rejoignant le ballet des piétons pressés, Élise reprit le chemin de la maison, les joues mouillées et un sourire aux lèvres. Elle avait une idée d’histoire à écrire.

(Writober jour 11)
(52 micronouvelles en 2018 – 30/52 – série : microfables)

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